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mercredi 27 septembre 2017

Trou de mémoire (poésie)



Trou de mémoire




Tu le savais bien et tu as tout oublié
Le nom de la petite rue du rendez-vous
La lumière de décembre sur le quartier
Les rires des enfants qui volaient sur leurs joues

Tu le savais bien et tu as tout dissipé
L’odeur des marrons au tournant du carrefour
La douceur du soir dans son grand voile doré
Les mots doux chuchotés débordant de «  toujours »

Tu le savais bien et tu as tout déchiré
Les lettres parfumées qui célébraient l’amour
Les billets tendres au creux des coussins délaissés
Les carnets griffonnés qui consignaient les jours

Envolés les serments passionnés d’autrefois
Effacés les paroles et les gestes adorés
Enfuie la tendresse des tout premiers émois
Tu le savais bien mais tu as tout oublié

Céline (septembre 2017)

mardi 2 mai 2017

Le Viol des colombes



Le Viol des colombes

La grande famille, René Magritte (1947-1963)

On ne se soucie pas de ces gens-là.

On n’ignore rien mais on n’en veut pas.

Elle a quinze ans et lui à peine dix.

Du  Pakistan ou de Persépolis,

D’Érythrée, de Somalie, de Syrie,

Ils ont cheminé, ils sont amaigris.



Plus de père, de mère, plus de frère,

Les yeux vides, pieds blessés et sans terre,

Ils se sont trouvés tout près de la mer.

La grande a pris la main du plus petit.

Ils ont sauté dans le canot maudit

Sans savoir, de la traversée, le prix.



La mer les a secoués bien trop fort.

Les hommes ont beaucoup comprimé leurs corps,

Ont voulu les jeter par-dessus bord.

La grande a protégé le plus petit.

Elle leur a dit : « Je le ferai, oui.

S’il le faut, je périrai avec lui. »



Ils ont échoué dans un beau pays,

L’initiateur de la démocratie,

S’ils peuvent croire ce qu’on leur a dit.

Mais on les a triés, parqués, reniés.

Le plus petit a protégé l’aînée

Quand les brutes ont voulu la violer.



Elle a quinze ans et lui à peine dix.

Du  Pakistan ou de Persépolis,

D’Érythrée, de Somalie, de Syrie,

Ils ont cheminé, ils sont amaigris.

On ne se soucie pas de ces gens-là.

On n’ignore rien mais on n’en veut pas.

Céline Roumégoux

vendredi 20 janvier 2017

Yes, we can !



Yes, we can !

- Pénurie générale ! Plus d’électricité, plus de gaz, plus de fuel ! 


- Heureusement, il y a encore de l’eau !


- Les récentes inondations ont rempli les nappes, mais elles sont contaminées.


- Par chance, on a encore de la javel et des filtres.


- L’inconvénient, c’est que l’eau n’est pas potable quand même.


- Pas grave, on peut la faire bouillir, avec des réchauds à gaz : il y a encore des réserves.


- Le problème c’est que les magasins ne sont plus approvisionnés et que tout est épuisé.


- Il reste le bois qu’il suffit d’aller ramasser dans les forêts. Ensuite, on bricole un foyer.


- En pleine campagne, c’est encore possible sinon comment le transporter ? De plus les forêts privées sont surveillées par des gardes armés.


- On a des réserves de vin, cela fera l’affaire en attendant.


- Dites cela aux bébés ! Et lavez-les au beaujolais !




- Vous avez réponse à tout, c’est désespérant ! Il suffit d’avoir de l’imagination et du courage et nous trouverons bien le moyen de survivre. Yes, we can, a dit le président noir.


- Il l’a dit, en effet, et à présent les Américains sont logés à la même enseigne que l’Europe, l’Afrique et tous les continents. C’est la fin, voyez-vous. Les loups vont se battre et se manger entre eux et les survivants devront tout recommencer à zéro ou presque.


- Vous êtes alarmiste et totalement négatif. Il ne faut pas baisser les bras. Nos parents ont connu la guerre et ils ont survécu.


- Sauf les morts sous les bombes et dans les camps ! Et vous oubliez que la terre entière n’était pas en guerre !


- On va s’organiser et partager ce qu’on a et inventer les moyens de continuer.


- Regardez ce qu’il se passe : c’est le pillage et le meurtre : la loi de la jungle. C’était prévisible, non ?


- On peut mettre hors d’état de nuire les brigands. Cela va être sanglant mais nécessaire dans l’intérêt général.


- Vous avez vu l’allure des brigands ? Des mères de famille affolées à l’idée de ne pas trouver de quoi faire vivre leurs enfants !


- D’accord, il va y avoir une période difficile. Le temps de tout mettre au point, de retrouver des gestes et des habitudes perdues mais on y arrivera ; il faut commencer tout de suite.



Et ils commencèrent, les hommes et les femmes de l’an neuf. Ils retroussèrent leurs manches. Ils transportèrent, à vélo, à brouette, à cheval, à chien, à âne, tout ce qu’ils pouvaient. Ils creusèrent pour dégager des sources. Ils plantèrent des choux et des raves. Ils élevèrent des poules et des lapins. Ils fabriquèrent des bougies avec du suif.



Ils étaient revenus cent ans en arrière !





Et si l’avenir c’était le passé avec les acquis du présent ?

Comment disais-tu, petit frère ? Ah oui, on s’en souvient : yes we can !

Céline (janvier 2009)

mercredi 20 juillet 2016

La légende de la fée du Lac d’Annecy



... Il était une fois, il y a bien longtemps, un joli petit village situé sur une presqu'île au large de Duingt, sur les rives du Lac d'Annecy. Là, dans ce village, les gens menaient une vie simple et heureuse : les hommes cultivaient la terre, allaient à la chasse et à la pêche, plantaient leur vigne, faisaient leur vin ; quant aux femmes, elles élevaient les enfants en soignant les bêtes et faisaient marcher leur langue, comme il se doit...

Par un beau soir de la Noël, alors que chacun dans les maisons se prépare pour la messe de minuit et apprête la collation du retour, voici que, venant de la montagne toute proche, le Semnoz, apparaît dans la neige qui recouvre la campagne, un étrange équipage : une pauvre vieille toute pliée en deux sur son bâton noueux, accompagnée d'un vieux chien pelé, baveux, galeux. Dans la bise, ils se hâtent vers le village, malgré les éléments déchaînés.

La pauvre vieille pensait qu'il lui serait facile de trouver un asile pour la nuit et la voilà qui arrive à la première maison du village. Dans le pèle (la cuisine), la maîtresse de maison roule la pâte des rissoles (
petits chaussons garnis de pâte de coings, de poires ou de pommes longuement confites au four), les bras enfarinés jusqu'aux coudes. La vieille toque à la porte et la maîtresse de maison d'ouvrir :

- Holà, la vieille, que faites-vous à cette heure ? Les gens honnêtes ne courent pas les chemins le soir de la Noël !
- Hélas, ma bonne dame, je voudrais juste un quignon de pain et un coin de grange pour moi et mon chien ; nous venons du Semnoz et nous sommes fourbus par cette bourrasque...
- Holà ! Passez votre chemin, il n'y pas de place pour vous ici !

Et voilà la pauvre vieille repartie plus loin, toute pliée en deux sur son bâton noueux, accompagnée de son chien pelé, baveux, galeux. Et, à la maison suivante, c'est le maître de maison qui remonte de la cave, chargé d'un beau jambon fumé et de bonnes bouteilles qui accompagneront la collation du retour de la messe de minuit et qui la renvoie aussi rudement. La vieille et son chien repartent encore plus loin.

De maison en maison, tous la renvoient. Même les enfants qui fourbissent les lanternes pour se rendre à l'église, la chassent à leur tour. Partout la mendiante est éconduite et renvoyée sans un regard de pitié, ni un mot de consolation. Lorsque la dernière porte du village se referme sur elle, la pauvre vieille reprend le chemin de la montagne, accompagnée de son vieux chien, pelé, baveux, galeux, en dépit de la bise et de la neige.


 Le Semnoz

Cheminant dans la tourmente, la vieille atteint bientôt la crête du Semnoz. Au loin, tout près de l'étendue scintillante du lac d'Annecy, le village apparaît minuscule. Et déjà, sortant des maisons, les familles joyeuses s'acheminent vers l'église qui accueille les premiers paroissiens, tandis que du clocher s'égrènent les douze coups de minuit. Mais, là-haut dans la montagne, s'opère tout à coup une étrange métamorphose : la pauvre vieille se transforme soudain en une magnifique jeune femme, vêtue d'un manteau d'hermine et le pauvre chien pelé, baveux, galeux devient une splendide bête puissante.

Et la Fée du Lac, car c'était elle, se retourne vers le village en criant :
- Gens méchants, soyez punis comme vous le méritez !

Aussitôt, il se produit un énorme cataclysme, un gigantesque raz-de-marée, qui gonfle les flots, puis les creuse en gouffre où disparaît le village, aspiré dans les sombres profondeurs. Quelques instants plus tard, le lac recouvre à nouveau de ses flots paisibles ce qui avait été un village heureux...

Si un soir de la Noël, vous passez au large de Duingt, vers la Minuit, arrêtez-vous au bord du lac et écoutez... Vous entendrez quelque part, venant de l'onde, sonner les douze coups d'une cloche lointaine. C'est la plainte éternelle et désespérée du village englouti.

Texte auteur anonyme

jeudi 26 mai 2016

Le Petit Prince est à Lyon



Présence clandestine

Statue en bronze de Saint-Exupéry et du Petit Prince 
au sommet d'une colonne en marbre, place Bellecour
par Christiane Guillaubey.

- Dis, monsieur, s’il vous plaît, montre-moi ta ville.
- Tu sais, c’est bien loin d’ici.
- Et si tu répares ton avion, tu voudras m’y conduire, dis ?
- Je n’y connais plus personne et ce serait pire que ce désert pour moi, mon petit bonhomme.
- On pourrait juste regarder et ne pas se faire voir.
- Si tu veux mais il reste du travail pour faire voler mon avion.
- Je suis très patient. Tu dis qu’ici le temps n’existe pas.
- Eh oui, le temps, petit Prince, c’est juste une illusion.

Alors, ils sont partis, tous les deux, dans le petit avion et ils ont volé longtemps, longtemps. Ils ont traversé la grande mer qui brillait et sont arrivés au-dessus de Lyon. Ils ont tourné, tourné. Ils ne savaient où se poser. Et tout était tellement grand et peuplé ! 

Lyon, place Bellecour, Sant-Exupéry est né dans le grand bâtiment au fond de la place, à droite.

- Tu la vois, ta place, dis, monsieur ?
- Oui, elle est toujours là, on dirait. Penche-toi un peu, c’est ce carré rose
- Et ta maison ? Tu la trouves aussi ?
- Elle a changé de couleur, mais elle est encore debout, au coin de la place Bellecour. Ici, tu vois ?
- Et si on se posait ?

Depuis, sur la place à l’écart, côté ouest, a poussé une drôle de colonne de marbre blanc. Elle est haute. C’est un bon poste d’observation. Les passants ne pensent pas à lever la tête. Ils sont bien tranquilles tous les deux. Tout de même, il ne fait pas chaud, perchés là haut, incognito. Antoine est assis, les jambes dans le vide, le col relevé et les mains dans les poches. Son casque et ses lunettes sur la tête, il observe sa ville. Le dos tourné à sa maison, il semble mélancolique. Le petit prince, lui aussi, frissonne un peu, cheveux bouclés au vent. Il est debout, la main droite dans la poche, la gauche posée tendrement sur l’épaule droite de son père adoptif. Sa longue écharpe lui est bien utile. Avec ses petits yeux en boutons de bottines, quelle mine espiègle ! Ils ont l’air d’être en bronze tous les deux et ce n’est même pas vrai. Christiane Guillaubey le sait bien, elle qui les a sculptés. Peut-être que la rose les rejoindra et ils resteront là, discrètement et pour toujours.

Céline Roumégoux