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dimanche 9 février 2020

L'envie, une vertu ?


L’envie, reine des vertus
ou le plaidoyer de la mauvaise foi

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs du Jury,
           
            Si je comparais aujourd’hui devant vous, c’est parce que j’ai succombé, dit la morale chrétienne, au péché d’envie. Un péché capital selon le code reconnu par tous. « Tu ne convoiteras pas le bien d’autrui, ni ses talents, ni ses amours ». Telle est la règle pour sauvegarder la paix sociale. Mais, pour citer Diderot, on nous a « prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien ». Ou comme disait Rousseau « Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Voilà, tout est dit : « trouva des gens assez simples pour le croire. » Là est l’imposture.


           
            Le premier qui s’est accaparé du bien commun et a mis son nom dessus est le vrai responsable. « La propriété, c’est le vol » confirmait Proudhon. La fin du Paradis, c’était déjà ça. Eve vola la pomme de la Connaissance, elle n’avait pas le droit, ce fruit était bien commun ou bien divin, c’est pareil et avec cette femme cupide l’humanité a basculé dans l’Enfer.

            Je sais, vous allez me traiter de communiste et dire que cette idéologie-là a montré ses carences. Mais précisément, c’est parce que l’envie est venue aux dirigeants de s’approprier l’âme et les biens du peuple. Ce péché-là est vieux comme le monde, c’est lui qui a fait notre grandeur comme notre malheur. Prenez Charlemagne, Louis XIV, Napoléon : n’ont-ils pas eu envie de diriger le monde, de le soumettre, de le posséder. Sont-ils des monstres ? Les montre-t-on du doigt ? Ils ont fait la grandeur et l’unité de la France disent les manuels d’histoire.

            Alors, qu’arriverait-il si l’humanité cessait d’avoir envie, si elle étouffait ses désirs. Le mot est lâché : désir. Que font les moines bouddhistes pour qui l’extinction du désir est le but suprême à atteindre pour échapper au samsara, la roue des existences perpétuelles : ils ne font rien précisément. Ils méditent et ils mendient. Ils ne sont pas agressifs, pas dangereux, ils sont simplement inutiles. Tout ce qu’ils veulent, car il y a toujours un désir, c’est que ça s’arrête. Tout, la vie, la renaissance, la mort. Ils aspirent au néant. Ils nient l’humanité.


            Alors M. le Président, Mesdames et Messieurs du jury, j’ose affirmer que bannir l’envie est un crime contre l’humanité, pire c’est une faute, un péché capital. L’envie, le désir c’est le moteur de l’homme. Grâce à lui, l’homme aspire à la connaissance, à la beauté, au bonheur, à l’amour, au confort. Sans lui, l’humain baisse les bras, il s’enferme, se durcit, se dessèche. A quoi bon vivre ? Car l’envie est la sœur de l’Espoir. Prenez garde, Mesdames et Messieurs, de ne jamais tuer l’Espoir, «  L’Espoir despotique »  comme disait Baudelaire.
            Une humanité désespérée est une humanité vaincue.
           
            Examinons à présent ce qui m’est reproché et vous conviendrez que ce n’est que broutille, et que ce qui me portait, c’était le désir, l’espoir, sans lesquels l’homme ne peut vivre.
            Qu’ai-je fait en réalité ? Vous dites que j’ai détourné des fonds à mon profit, que j’ai suborné des édiles et des électeurs, que j’ai profité des largesses de la nation et de la ville dont j’étais le maire. Cela fait des années que vous me poursuivez de vos assiduités, que vous essayez de m’accabler et de me déshonorer.
           
            Maintenant que je suis devenu un citoyen ordinaire, que je n’ai plus en charge la Nation, que je suis vieux et que je ne désire plus rien car j’ai tout eu, vous voulez me condamner. A quoi cela vous servira-t-il si ce n’est à assouvir votre envie de vengeance, votre immense jalousie, vous qui resterez à jamais d’obscurs personnages. Les livres d’histoire ne parleront pas de vous et cela, vous ne le supportez pas. Mais les Français, eux, m’ont massivement soutenu, m’ont porté au pinacle. Même les chansonniers ne parvenaient pas à me rendre antipathique. J’avais la pêche, vous comprenez, l’énergie, l’envie, le désir, et j’apportais à tous l’Espoir d’une France débrouillarde, roublarde, séductrice, triomphante, vivante en un mot. La perfection fait peur, comprenez-vous. Voyez-les, les vertueux, les frileux, les frustrés, ils deviennent des tyrans car il leur manque l’essentiel : la recherche du plaisir, l’accomplissement de leur désir.
           
            Mesdames et Messieurs, si vous me condamnez, vous ferez le procès de la Vie, vous serez les auxiliaires de la Mort. Vous ferez de moi une victime et un symbole, et vous ne ferez que briser temporairement l’Envie. Car elle renaîtra, plus forte, plus dangereuse d’avoir été si sévèrement jugulée.

            Prenez garde à elle, car elle vous consumera si vous la combattez. Elle est le moteur du Monde, même les Dieux nous l’envient !

(Céline Roumégoux)

mardi 21 janvier 2020

Lettre de démission



 Mes chers enfants,

   Cela fait des générations et des générations que je vous protège, vous guide, vous remet dans le droit chemin. Je suis attentif au moindre d’entre vous ; j’entends toutes vos prières, vos colères. J’assiste, attristé, à toutes vos ignominies : cruauté, avidité, désir de toute puissance. Je n’interviens pas comme cela me serait possible pour vous empêcher de commettre l’irréparable. Non, je vous souffle la voie du bien par le chemin de votre conscience, mais je vous laisse libres. Sinon ce ne serait pas vous aimer, mais vous diriger comme des marionnettes. J’espère sans cesse vous voir faire des progrès, vous élever, vous purifier.
   Certains d’entre vous y parviennent. Comment vous décrire alors la joie de mon cœur de père ! Je me dis « Cela vient petit à petit, l’homme est sorti de l’âge de pierre et de fer, il devient chaque siècle plus sensible, plus généreux ». Tous ne marchent pas d’un pas égal, bien sûr. Il y a des restes de barbarie dans vos sociétés civilisées et quelquefois plus d’humanité dans les sociétés en voie de développement, comme vous dites.

   Mais malgré ces petites satisfactions, les résultats sont plutôt médiocres, pire j’ai maintenant le sentiment d’avoir failli à ma mission, à mon œuvre de créateur. Longtemps, j’ai hésité comme un peintre déçu par son tableau et qui le détruit, ou un écrivain qui déchire rageusement son dernier roman. Mais je ne suis pas un destructeur, je sais que mon œuvre est vivante et je la croyais perfectible.

   Seulement, je me lasse, je suis trop affligé. Récemment, vous avez dépassé les bornes : vous vous attaquez au reste de ma création : les plantes, les forêts, la mer, les animaux, les rivières et jusqu’à l’espace que vous polluez et encombrez de satellites. Votre planète brûle déjà.




   Alors, cela m’est insupportable. Je crois que je me suis trompé. Je vous ai fait trop confiance. J’ai parié sur votre honnêteté et j’ai perdu.

   Le cœur brisé, mes chers enfants, j’ai donc décidé de me retirer, de vous abandonner. Oui ! Je démissionne comme vous.
   J’ai bien pensé vous laisser quelques protecteurs compétents, comme vos anges-gardiens ou autres archanges. Mais ils refusent tous de rester sans moi, ils disent qu’ils n’auront pas la force de vous supporter et que, de toute façon, vous ne les écouteriez pas.

   Mes chers enfants, je vous laisse vous débrouiller, vous êtes grands maintenant. N’oubliez pas mes conseils. Peut-être, vous sachant seuls désormais, serez-vous plus prudents, meilleurs, adultes, enfin

   Mais je dois vous prévenir, vous êtes désormais vulnérables comme jamais, d’autres puissances chercheront à s’emparer de vous, au premier rang desquelles se trouve l’Antique Satan. Mais je dois vous avouer une chose qui me fend le cœur : je crois qu’il est déjà parmi vous.

Votre père qui vous aime,

 Dieu.

(Ecrit par Céline Roumégoux )

jeudi 26 mai 2016

Le Petit Prince est à Lyon



Présence clandestine

Statue en bronze de Saint-Exupéry et du Petit Prince 
au sommet d'une colonne en marbre, place Bellecour
par Christiane Guillaubey.

- Dis, monsieur, s’il vous plaît, montre-moi ta ville.
- Tu sais, c’est bien loin d’ici.
- Et si tu répares ton avion, tu voudras m’y conduire, dis ?
- Je n’y connais plus personne et ce serait pire que ce désert pour moi, mon petit bonhomme.
- On pourrait juste regarder et ne pas se faire voir.
- Si tu veux mais il reste du travail pour faire voler mon avion.
- Je suis très patient. Tu dis qu’ici le temps n’existe pas.
- Eh oui, le temps, petit Prince, c’est juste une illusion.

Alors, ils sont partis, tous les deux, dans le petit avion et ils ont volé longtemps, longtemps. Ils ont traversé la grande mer qui brillait et sont arrivés au-dessus de Lyon. Ils ont tourné, tourné. Ils ne savaient où se poser. Et tout était tellement grand et peuplé ! 

Lyon, place Bellecour, Sant-Exupéry est né dans le grand bâtiment au fond de la place, à droite.

- Tu la vois, ta place, dis, monsieur ?
- Oui, elle est toujours là, on dirait. Penche-toi un peu, c’est ce carré rose
- Et ta maison ? Tu la trouves aussi ?
- Elle a changé de couleur, mais elle est encore debout, au coin de la place Bellecour. Ici, tu vois ?
- Et si on se posait ?

Depuis, sur la place à l’écart, côté ouest, a poussé une drôle de colonne de marbre blanc. Elle est haute. C’est un bon poste d’observation. Les passants ne pensent pas à lever la tête. Ils sont bien tranquilles tous les deux. Tout de même, il ne fait pas chaud, perchés là haut, incognito. Antoine est assis, les jambes dans le vide, le col relevé et les mains dans les poches. Son casque et ses lunettes sur la tête, il observe sa ville. Le dos tourné à sa maison, il semble mélancolique. Le petit prince, lui aussi, frissonne un peu, cheveux bouclés au vent. Il est debout, la main droite dans la poche, la gauche posée tendrement sur l’épaule droite de son père adoptif. Sa longue écharpe lui est bien utile. Avec ses petits yeux en boutons de bottines, quelle mine espiègle ! Ils ont l’air d’être en bronze tous les deux et ce n’est même pas vrai. Christiane Guillaubey le sait bien, elle qui les a sculptés. Peut-être que la rose les rejoindra et ils resteront là, discrètement et pour toujours.

Céline Roumégoux