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Emeraude secrète
Roman de Céline Roumégoux et Saliha Ragad
Evidence Editions
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Poésies ou fictions. Théâtre ou fragments autobiographiques. Émouvoir, faire rire, rêver ou réfléchir. Soyons, soyez des Plumes inventives !
La voix mélodieuse s’élevait, claire,
derrière le rideau. Le codex, le digeste et les novelles de Justinien ainsi que
les gloses d’Accurse, son concitoyen de Bologne, n’avaient pas de secret pour
Novella d’Andrea.
Elle était en train d’inventer une
nouvelle classification juridique et elle délaissait les vieilles lois devenues
obsolètes. La société du XIVe siècle sortait enfin des compilations
médiévales et une langue savante commune, le latin, permettait à l’Europe des
lettrés de communiquer et de progresser. D’ailleurs, les étudiants étaient
itinérants, se déplaçant d’une université italienne à une université française.
Mais nombreux étaient ceux qui suivaient l’enseignement de Novella.
Sa réputation avait franchi les
frontières car elle était savante, intelligente et… belle !
Une femme, juriste et professeur !
On n’avait jamais vu cela et on se précipitait pour la voir, justement. Mais un
rideau noir masquait l’idole et il fallait se contenter de se laisser charmer
par les sons flûtés qui traversaient le tissu épais. Le vieux doyen avait
imposé cet écran, car voir Novella, c’était oublier le Droit !
Enguerrand avait marché des jours et
des jours pour venir l’entendre. Il avait suivi les cours de Sorbonne et en
était farci, au bord de l’indigestion. D’Italie arrivait le changement et le
prénom même de la belle juriste l’annonçait assez…
Ainsi, ce matin-là, avait-il joué
des coudes et donné force coups de pied pour accéder à la vaste salle où se
tenait le cours de droit romain modernisé. Mais il voulait faire plus et
parvenir au premier rang, juste devant cet affreux rideau noir. La bagarre se
généralisa et un huissier menaça de faire évacuer l’assemblée. Des jurons
français se mêlaient aux injures italiennes, espagnoles, anglaises ou slaves.
Les étudiants ne renonçaient pas à leurs places : ils avaient attendu des
heures pour les avoir. Enguerrand recula et finit par trouver une marche de
pierre vers l’entrée de la salle. Il n’avait pas prévu que le lieu serait ainsi
pris d’assaut, il prendrait ses précautions à l’avenir.
Et il l’entendit…
C’était… comment dire… envoûtant et
tellement pur à la fois, dans un latin italianisé, musical, avec des hauteurs
dans le ton et des basses si surprenantes qui raclaient l’âme. Il fallait
prendre sur soi pour suivre le contenu et ne pas se laisser bercer par la
mélodie. Personne ne prenait de notes, l’assistance écoutait dans un silence
religieux et même les toux étaient retenues.
De part et d’autre de l’estrade
occultée par le rideau, se tenait une garde rapprochée, prête à réagir au cas
où des audacieux eussent forcé la clôture.
Et ils ne pensaient qu’à cela, les
escholiers ! Certains ne feraient même jamais partie de la basoche et n’y
prétendaient pas, ils étaient là en curieux, guettant le moindre frémissement
du rideau. Les plus malins tentaient d’introduire un bout de miroir qu’ils
faisaient glisser sur le sol. D’autres tenaient leur baluchon au bout d’un
bâton et simulaient une maladresse de geste pour soulever le rideau en
s’installant. Mais les cerbères veillaient et réprimaient toute tentative de
dévoilement.
Et la voix tantôt grave et profonde,
tantôt légère et mutine débrouillait les arcanes des lois, organisait la
justice des cités-états de l’Italie en Renaissance. Elle avait quatre siècles
d’avance ! On aurait cru entendre Thémis des temps nouveaux ! Le
peuple, et non les seuls patriciens, aurait voix au chapitre, aurait le droit
de vote et de révocation. La cité de Dieu et des hommes se constituerait. Elle
ignorait que son compatriote Machiavel trouverait deux siècles plus tard des
accommodements avec la vertu et le Ciel… Les étudiants les plus attentifs
s’enthousiasmaient, se promettaient de faire germer ces idées-là qui, en
Angleterre, qui, en Espagne, qui, en Bohème. Et Enguerrand rêvait à la douce
France embellie par de telles réformes. Puis, soudain, la belle voix se tut,
les gardes barrèrent l’accès à l’estrade, le cours était fini.
Ce fut une belle bousculade pour
sortir de la salle. Enguerrand, pourtant près de la porte fut poussé avec
rudesse, emporté avec le flot des jeunes gens tout bouillants d’avoir été si
calmes, si silencieux.
– Ave ! Giovanni ! Alors
te revoilà dans ta bonne ville de Bologne ?
– Ciao !
Enguerrand. Tu as donc suivi mon conseil ? Elle est belle, n’est-ce pas.
– Belle ! Comment le saurais-je ?
Sa voix est magnifique mais, elle, qui me dit qu’elle n’est pas défigurée et
que c’est pour cela qu’on la cache ?
– Tu en es déjà toqué ! Quand
je disais belle, je parlais de ma ville, de l’Italie et toi, tu n’as déjà que
Novella en tête !
– C’est vrai, vieux frère, c’est
pour elle que j’ai fait le voyage. Tu nous as trop fait rêver sur les bancs de
la Sorbonne avec ton histoire. On pensait aussi que tu inventais un peu. Les
Italiens, autorisant une femme à dire la loi ! Pire, à l’inventer !
Et me voilà comme un grand niais à l’écouter, moi aussi, et à divaguer.
– Viens donc à la casa, il y aura du
minestrone. Je suis sûr que tu as le ventre vide.
– Volontiers, Giovanni et tu me
parleras d’elle, per favore !
Assis autour d’une massive table
taillée à la hache, les deux amis se régalaient. La mamma apportait sans cesse
des plats fumants, toute heureuse de faire honneur à l’ami de son Giovanni de
fils ! Ils passaient en revue leur année d’études et d’aventures à Paris,
se racontaient les surprises et les aléas du voyage. Ils riaient de bon cœur,
tout à leur joie de se retrouver. Pourtant une question taraudait Enguerrand et
après bien des détours, il finit par demander :
– Toi qui es d’ici, tu dois bien le
connaître le moyen de la rencontrer, dis ?
– Ah ! Tu finis par y venir,
depuis le temps que tu tournais autour du pot ! Eh bien, figure-toi que la
demoiselle est farouche et bien protégée ; tu n’es pas le premier, tu t’en
doutes, à vouloir l’approcher ou même à vouloir l’apercevoir !
– Cesse de te moquer et apprends-moi
le moyen de la voir. Pense à tout le chemin que j’ai parcouru et à la confiance
que je t’ai faite en avalant ton histoire !
– Personne ne sait où elle loge et
personne ne comprend comment elle quitte l’université ou s’y rend. On a déjà
fait le guet, et pendant des heures, pour la surprendre. Sans succès ! On
a imaginé qu’elle pouvait se déguiser en garçon et on a reçu de bonnes
corrections pour avoir tâté des jeunes hommes et avoir tiré sur leur barbe !
On a fouillé tous les recoins du bâtiment sans rien trouver. Bien malin qui
pourra la surprendre !
– Moi, je trouverai, parole de
Parisien !
Cela faisait un bon mois à présent
qu’Enguerrand séjournait à Bologne. Il avait trouvé une petite auberge et
payait son écot grâce à un travail de jardinier dans une grande propriété de la
ville. Il était assidu, bien sûr, aux cours de Novella et passait ses soirées à
imaginer des plans pour l’atteindre. Il avait essayé d’infiltrer la garde
rapprochée mais s’était fait rabrouer de la manière la plus vive et, il faut en
convenir, la plus humiliante. Il avait inspecté tout le bâtiment, avait repéré
que la grande salle communiquait avec un couloir très étroit, sans possibilité
de cachette pour lui. Il s’était posté à toutes les sorties, en quittant le
cours avant la fin. Pour rien ! Il fallait donc qu’il y eût une trappe et
un souterrain ! Il s’était mis à examiner l’estrade à un moment où la
salle était libre : pas la moindre trace ! Il avait pensé créer une
panique dans la salle et une ruée massive vers le rideau, mais il avait
renoncé, par égard pour Novella qui aurait pu être blessée ou outragée. Comment
faire, pourtant, comment faire ?
Alors, il eut l’idée ! Il
allait aller sur son terrain, le Droit. Novella était la meilleure juriste
d’Italie, d’Europe même, sans doute, car elle innovait tout en assimilant la
tradition. Il fallait donc la battre sur son terrain pour susciter son intérêt,
voire sa jalousie… Enfin, ce n’était pas gagné ! Tout de même, si c’était
elle qui cherchait à le voir car il se serait singularisé à ses yeux ? Et
Enguerrand se mit, lui aussi, à lire les auteurs latins. Il fit mieux, il mit
la main sur une traduction latine de livres grecs. Ces Grecs, ils avaient
inventé la république bien avant les Romains ! Et Enguerrand rédigea, nuit
et jour, ne réservant que les cours de Novella qui lui servaient de récréation.
Le manuscrit qui sortit de ces heures de labeur portait un nom que les
générations futures connaissent bien : Le Contrat social ! N’oubliez pas le petit séjour
italien de notre cher Rousseau et sa manie de fouiller les vieux manuscrits
négligés !
Maintenant, il fallait trouver le
moyen de faire parvenir le manuscrit à la belle juriste. Enguerrand prit tout
simplement la voie officielle et fit remettre son œuvre aux mains du doyen de
l’université qui la transmit, comme Enguerrand l’avait prévu, à Novella.
Le miracle se produisit un mois
après !
La patronne de l’auberge apporta au
déjeuner une belle lettre cachetée par un sceau de cire et la posa devant
l’assiette d’Enguerrand.
– C’est une lettre de femme ou je ne
m’y connais pas, dit-elle en riant, ah ces Français, ils viennent chasser sur
nos terres !
Fébrile, Enguerrand tournait et
retournait la missive, la humait, n’osait briser le cachet.
Monsieur,
Votre ouvrage, que Monsieur le Doyen
m’a montré à lire, est remarquable en tous points. Vous allez plus loin que
moi, vous franchissez allègrement les siècles et les mentalités rétrogrades. Je
vous félicite, Monsieur ! Mais j’ai bien peur que les temps ne soient pas
mûrs pour un tel changement et quand bien même ils le seraient, seule une
révolution pourrait le faire appliquer !
Ce serait un honneur pour moi de
vous rencontrer pour échanger nos points de vue. Je vous attendrai demain à dix
heures dans le bureau du doyen.
Soyez assuré, Monsieur, de toute ma
considération.
Novella d’Andréa
Enguerrand mit sa main sur son cœur pour en calmer le rythme.
L’aubergiste y vit la confirmation d’une idylle, se mit à applaudir et apporta
du vin paillé pour fêter l’événement.
Inutile de dire que, dès l’aube,
Enguerrand était sur le pied de guerre ! Il examinait ses vêtements bien
usés et d’une propreté relative. Il ne pouvait pas se présenter ainsi devant
elle, c’était inconvenant. Tant pis, il se résolut à livrer son secret à
Giovanni qui, grâce à sa mamma, avait une garde-robe irréprochable. Cela
faisait une heure maintenant qu’il faisait des essayages car Giovanni était
plus grand et plus fort que lui !
Mais la mamma toute heureuse
d’entendre parler de rendez-vous ajusta une chemise immaculée et apprêtée, une
tunique damassée et des chausses de lin. Des poulaines en peau d’agneau souple
complétèrent la tenue. Les cheveux mi-longs soigneusement peignés, un mouchoir
de fine batiste imprégné d’eau de senteur de Florence, Enguerrand se trouvait
propre et élégant. Maintenant, il fallait se rendre à l’université !
Comme le chemin lui sembla court !
Qu’allait-il lui dire ? Ne serait-elle pas déçue en le voyant ?
Comment pourrait-il se montrer brillant dans le discours ? Il se sentait
plus à l’aise, la plume à la main…
Le couvre-chef, mon Dieu, il avait
oublié le couvre-chef ! Lui qui avait prévu de se découvrir dans une
révérence à la française ! Trop tard pour faire demi-tour ! Il
vérifia ses notes serrées dans un carton, il pourrait toujours les consulter
s’il ne trouvait rien à dire, et cela lui donnait une contenance.
A peine fut-il dans le couloir de
l’administration qu’un des huissiers s’approcha de lui pour s’enquérir de son
nom et, sans plus le faire attendre, le conduisit dans le bureau du doyen.
Et il la vit !
Même s’il avait eu un chapeau, il
l’aurait oublié sur sa tête ! Il resta pétrifié, sans voix, sans geste, la
bouche ridiculement ouverte.
– Approchez, signore, approchez !
Vous êtes bien Enguerrand de Paris ?
– Si, signora, pour vous servir,
bredouilla-t-il, en esquissant une révérence si maladroite que Novella sourit
avec indulgence et un certain amusement.
Elle était assise sur un siège haut,
derrière un bureau imposant. Il ne vit que son buste et son visage d’un ovale
parfait. Il ferma les yeux, pour reconnaître la voix de derrière le rideau,
quand elle reprit la parole.
– Je suis honorée de vous
rencontrer, signore Enguerrand.
C’était bien le timbre envoûtant,
doux et grave, si familier désormais. Il sentait qu’il devait dire quelque
chose mais aucun son ne franchissait ses lèvres.
Elle continuait à sourire, sans rien
dire, le silence ne la gênait pas ; devant elle, était posé le manuscrit
d’Enguerrand. Elle l’effleurait du bout des doigts comme un tissu doux.
– Signore, j’ai pris le temps de
vous lire attentivement avant de solliciter un rendez-vous. J’aimerais discuter
avec vous certains points, si cela vous convient. Votre ouvrage est d’avant-garde
et, comme je vous l’ai écrit, il me semble que votre système ne peut se mettre
en place qu’avec une révolution. Je dirais même qu’il peut en susciter une !
– Signora, je ne suis pas un fauteur
de troubles et je me rends compte qu’il faudra du temps, beaucoup de temps pour
faire admettre ces idées. Mais l’Italie est en avance sur la France, vos cités-états
appliquent en partie les principes républicains malgré la menace de Rome et de
l’Empereur et les querelles de pouvoir entre les Guelfes et les Gibelins que
cela entraîne. Les grandes familles aussi veulent s’emparer du pouvoir. Vous
êtes morcelés alors que la France s’unifie et tend à combattre la féodalité mais
c’est pour mieux renforcer le pouvoir monarchique.
– Si je comprends bien, signore
Enguerrand, c’est en Italie que vous voudriez voir appliquer vos idées car elle
est plus réceptive que le royaume de France ! Mais, vous l’avez dit, nous
avons un problème : notre division en états et royaumes enclavés. Nous
suscitons la convoitise des nations, à commencer par la vôtre, signore
Enguerrand. Comment unifier l’Italie ?
Comment l’empêcher de tomber sous le joug d’un tyran ?
– En instruisant le peuple, signora,
en répandant les idées. L’université est un bon moyen. Les étudiants viennent
ici de toute l’Europe et sont attentifs à votre parole. Bientôt les peuples
marcheront d’un même pas et l’Europe sera une vaste communauté !
– Comme vous y allez, signore, vous
rêvez. Il faudra des siècles pour y parvenir et ce sera un échec, sans doute.
Comment concilier tant d’intérêts disparates ? Comment accorder les Latins
indisciplinés et les Germains si rigides ? Il faudra faire aussi la
révolution des mentalités !
– Oui, signora, il faudra la faire.
Cela est en marche, une longue route reste à parcourir.
– Quel âge avez-vous, signore
Enguerrand ?
– Vingt ans, signora.
– On dirait que vous en avez le
double ! Par l’esprit et la réflexion, j’entends !
La conversation dura longtemps.
Enguerrand trouvait ses mots et ses arguments facilement. Novella discutait
âprement, essayait de faire des objections, de mettre en difficulté ce jeune
homme visionnaire ; il déjouait tout, avait réponse à tout, trouvait même des
idées nouvelles. C’était un festival d’intelligence !
Et l’heure du déjeuner fut oubliée !
Dans le feu du débat, deux esprits se mesuraient, une connivence intellectuelle
s’établissait. Mais, Novella, un peu fatiguée par la joute oratoire, inclina sa
tête avec grâce, arrangea une mèche dorée qui lui caressait la joue et fit une
pause. Alors Enguerrand prit conscience de sa beauté, la contempla avec
ravissement : elle avait un maintien de madone et de reine ! Elle ne
jouait pas de ses charmes, ne faisait ni œillade, ni manière mignarde. Elle
incarnait l’harmonie et l’esprit avec un grand naturel. Elle aussi examinait ce
jeune Français, vêtu à l’italienne, dans des habits trop nets pour sa
condition. Elle lui trouvait un air de douceur et de volonté à la fois. Ce
jeune Enguerrand, c’était quelqu’un d’exceptionnel !
– Signora, puis-je oser une question ?
– Osez, signore, seules les réponses
peuvent être indiscrètes !
– Comment faites-vous pour entrer à
l’université et pour en sortir ?
Elle éclata d’un rire spontané et
musical.
– Par la porte, voyons, comme tout
le monde !
Enguerrand se sentit piégé. Comment
pouvait-il avouer ses heures de guet, ses stratégies d’approche ? Elle se
serait sentie trahie.
– Auriez-vous cherché à me voir à la
sortie d’un cours, signore Enguerrand ?
La fine mouche ! A présent,
elle se moquait gentiment de lui.
– Comme j’estime que vous ne
répandrez pas mon secret, suivez-moi et vous verrez !
Elle se dirigea vers la grande
salle, monta sur l’estrade, tira le rideau noir. Elle se précipita ensuite vers
un petit placard qu’elle ouvrit avec une clef, en retira un habit de garde
qu’elle revêtit avec une rapidité étonnante et fila vers la sortie où elle
interpella un vrai garde. Ce dernier approcha un cheval, elle l’enfourcha en un
clin d’œil ; le garde fit de même avec sa propre monture et ils partirent au
galop.
Enguerrand en demeura médusé. Ils ne
s’étaient pas salués, pas donné d’autre rendez-vous ! Comment la revoir ?
En se remettant de sa surprise,
Enguerrand comprit qu’elle venait de lui donner la solution : l’attendre avec
un cheval et la suivre après le prochain cours !
En tout cas, ne trouvez-vous pas,
gentils lecteurs des temps futurs, que ce fut une sacrée première rencontre et
qui présageait d’un beau duo fortissimo. Mais vous n’en saurez pas plus, le
rideau est tiré et le mystère reste entier. Entre sortilège et musique vocale,
l’amour toujours triomphera, c’est son Droit à lui !
Céline Roumégoux (à retrouver dans le recueil La Passante du clair de lune)
Note
: Novella d’Andréa
a bien existé. Elle enseigna le droit à l’université de Bologne, au XIVe
siècle, dissimulée derrière un rideau pour ne pas troubler les étudiants à
cause de sa beauté. Elle succéda à son père, Giovanni d’Andrea. C’est à peu
près tout ce que l’on sait d’elle mais si vous passez par Bologne, visitez
l’université et vérifiez bien si le rideau y est encore…
📜 Passage original en moyen français : Novelle d’Andréa
Le passage en moyen français où Christine de Pizan évoque Novella d’Andrea se trouve dans Le Livre de la Cité des dames, Livre II, (1405)
(Livre II, chapitre sur les femmes doctes)
Voici le texte authentique en moyen français, tel qu’il apparaît dans l’édition Vérard (1497) et dans plusieurs manuscrits (notamment BnF fr. 607 et fr. 1177).
« Item, pour parler des temps plus prochains, sans aler querre les anciennes hystoires, Jehan d’André, le solennel docteur en loix à Boulongne, qui n’est pas mort il y a soixante ans, n’estoit pas de l’opinion que mal feust que femmes fussent lettrees. Car sa belle et bonne fille, qu’il tant ama, nommée Novelle, fist si bien apprendre et estudier en la science des loix, que, quant il estoit empeschié de quelque besoing, par quoy il ne povoit vacquer à lire ses leçons à ses escoliers, il envoyoit ladicte Novelle, sa fille, en sa place lire en la chaire. Et affin que sa beauté ne destournast la pensee des oyans, elle avoit une petite courtine devant elle. Et par telle manière elle suppléoient aucunes fois aux occupations de son père, lequel l’ama tant qu’il fist une notable glose d’un livre de loix, qu’il nomma, pour l’amour d’elle, la Novelle. »
O Salto
(Le Saut en portugais)
Quand
elle sentait qu’elle ne pouvait plus mettre ses pas dans les pas de son oncle,
que les silex du chemin l’emportaient sur ses semelles, elle n’avait qu’une
envie, s’assoir sur le talus, laisser pendre ses jambes douloureuses dans le
vide.
En bas, dans le dédale des
rochers mauves, le torrent n’hésitait pas et montrait sa révolte, de temps à
autres un remous comme un éclair, sous la lueur minérale de la lune glacée.
Se laisser glisser lentement
dans la ravine. Fermer les yeux, profiter de cette caresse bienvenue sur le tapis
de graviers et de mousses. Voir si son destin l’emporterait sur la fatigue par le
hasard d’une touffe de genêts.
« Albina, ne t’assied
pas. Avance ! Allez, viens ! »
Son oncle Pedro s’était
retourné pour l’attendre et l’encourager. Alors elle serrait les dents et reprenait
le chemin sans dire un mot.
Ils étaient cinq sur ce
sentier étroit, au-dessus des gorges, à travers quelques maigres pâturages rendus
à l’hiver, transformés en tourbières, avec comme seul horizon, de la pierre
ébréchée, fendue par le gel, formant progressivement l’arête du sommet, le bout
du monde, sans doute pas le bout de leur périple car elle le savait, ils
basculeraient dans une heure peut-être, ou deux, de l’autre côté du monde mais
marcheraient encore, marcheraient jusqu’à l’aube.
Elle s’était remise dans la
trace de son oncle.
Devant celui-ci avançait
Joaquim, l’ami de toujours, et un peu plus haut, Mateus, collé au passeur. Les
deux jeunes gens décidaient, toujours d’accord, sans se parler. Ainsi leur
stratégie était d’attendre Albina et de l’encourager en restant près d’elle,
car il fallait progresser en silence, mais aussi de laisser du mou au vieil
homme à l’avant pour lui faire croire qu’il grimpait encore bien pour son âge. Etait-il
dupe ? Il se retournait souvent pour s’étonner de son avance.
Le passeur, pour sa part,
maintenait un rythme régulier, pressé d’en finir et de toucher son dû. C’était
un individu massif, vêtu chaudement d’une veste fourrée, en peau de mouton,
avec des bottes en cuir brut et une casquette à oreilles qui balbutiaient dans
le vent, comme celle des lièvres au moment des amours.
Parfois le canon du fusil
qu’il portait en travers du dos renvoyait un éclat bref qui rayait l’obscurité.
En se rapprochant de la
crête, au petit matin, ils furent aspirés par des voiles de brouillard et à
cette altitude, les rafales de grêle étaient de plus en plus denses et crépitaient
sur les quelques indices qui servaient de sentier.
Dans son village de lumière on ne
connaissait ni la neige, ni le grésil. Elle décida qu’il s’agissait de
poussière de lune, cette grande dame ingrate. Elle marchait comme une automate
et n’aurait pu dire où commençait son corps et où il finissait.
Cette pénitence digne d’un
chemin de croix que le prêtre de sa paroisse aurait apprécié lors de la Semaine
Sainte---mais Albina n’avait grandi ni dans le sacrifice ni dans la foi--- dura
encore plus d’une heure, sur des pentes de plus en plus raides et verglacées et
elle dû sacrifier à cette épreuve le reste de sa force intérieure pour rester
collée aux deux jeunes gens devant elle, s’accrochant parfois à des arbustes ou
des rochers. Parfois son oncle se retournait pour vérifier si elle tenait le
coup, conscient que cette épreuve était terrible pour une gamine. Mais celle-ci
avait une volonté de granit.
Enfin arrivé sur la crête
étroite, le passeur se retourna, attendit pour les réunir. Sur ce promontoire,
dans un brouillard épais comme le flan au maïs que préparait sa grand’mère
chaque dimanche pour toute la famille, Albina comprit que l’homme indiquait une
borne, que lui seul pouvait situer. A cinq mètres de cette balise dérisoire,
eux ne voyaient rien, ni le ciel, ni la terre.
«Frantzia… Francia…França…France…»
dit-il le bras tendu vers les lambeaux de brume qui s’effilochaient à grand
vitesse en contrebas sur l’autre versant, malmenés par le vent tranchant comme
un rasoir qui semblait découper le peu de paysage visible.
Albina le vit alors de plus
près et constata que son visage à lui aussi était buriné de fatigue et que sa
moustache était gelée.
Il mena le groupe cinquante
mètres plus bas, jusqu’à une bergerie perdue sous les hêtres, dans un champ de
fougères géantes.
A l’intérieur, soudain
protégés des bourrasques impitoyables, ils crurent ressentir un peu de chaleur
malgré l’absence d’animaux, sans doute le fait du sol tapissé de fougères, du foin
et des ballots de paille stockés là, sans doute aussi à cause de l’odeur encore
âcre du suint qui nait dans la laine des moutons.
Albina se souvint de son
grand-père en train de tondre ses bêtes.
Les brebis se redressaient
d'un coup de rein, délivrées de leur lourde toison hivernale pleine de graisse,
et rejoignaient, pressées, leurs consoeurs déjà dénudées.
L’homme les invita à se
reposer et demanda à être payé. Il s’adressait à Mateus,
le considérant comme le chef
du groupe et le seul à parler castillan.
--Et la nourriture comme convenu ?
--Je vais revenir dans deux heures vous
apporter ce qu’il faut.
--Et si vous ne revenez pas ?
--Je vais revenir.
Les deux hommes
s’affrontèrent du regard un instant. Mateus quitta sa veste, déboutonna
lentement sa chemise sous son gros chandail et sortit les billets d’une
pochette brodée qu’il tenait sur sa poitrine, les comptant avec application.
--Dans deux heures… Vous mangerez... Et je
vous indiquerai le chemin » dit le passeur en sortant.
Ils restèrent debout quelques
instants à piétiner sur place, se demandant comment ils allaient s’organiser,
s’il fallait désigner une sentinelle.
--Peu probable que les gardes civils
patrouillent dans ce secteur avec un tel temps, dit le vieux.
Finalement, les hommes
étalèrent de la paille sur la fougère, Albina eut droit au sommet de la meule
de foin, Joaquim, plein d’égards, entoura ce nid de ballots superposés pour
qu’elle ait droit à son intimité de fille.
--Un
château pour notre princesse, dit son oncle.
Mais personne n’avait plus la
force de plaisanter et bientôt les hommes tombèrent comme des troncs, oubliant
la faim et le froid.
Albina, au-dessus d’eux ne
parvenait pas à faire le vide et une pensée en chassait une autre, des souvenirs
surgissaient en rafales, écornés par la multitude des interrogations, toutes venues
se mettre à couvert dans ce refuge…
Depuis cinq jours, elle avait
quitté une vie qu’elle n’avait qu’effleurée pour une autre dont elle ne savait
rien…Mais son père avait fait ce choix pour elle et elle s’en remettait à sa
décision malgré sa désespérance.
Epuisée, elle sentait le
poids anormal de ses pieds, sans doute gonflés, peut-être gelés, dans ses
brodequins qu’elle n’avait pas enlevés et son corps ne parvenait pas à se
relâcher.
Soudain elle sentit le filet
de sang sur sa cuisse.
C’était la dixième fois
maintenant. Elle comptait scrupuleusement les mois. Elle comptait également les
jours ainsi que le lui avait appris sa grand’mère et elle s’étonna donc que
cette fois son ventre n’en fasse qu’à sa guise.
Deux mètres plus bas, son oncle
et Joaquim dormaient profondément, l’un sur le ventre, les bras en croix, mains
enfouies sous la paille, l’autre en boule, les genoux au menton, comme un
furet. Le vieux était assis, calé contre une auge de pierre, la casquette sur
les yeux. Il ronflait. Question d’habitude. Les hommes qui avaient travaillé dans
les carrières de marbre à ciel ouvert ne s’allongeait jamais à la pause et
choisissaient toujours un support bien dur comme si la peine et le dépassement
les avaient fossilisés.
D’une main, elle chiffonna
une poignée de foin, s’essuya délicatement d’un geste retenu puis elle déposa
une autre poignée d’herbe sèche sur son bas-ventre.
Yeux clos, irradiée de
fatigue, elle appelait en vain le sommeil de toutes ses forces mais seuls des
souvenir lancinants s’invitaient dans sa niche…
Pour son anniversaire, le jour de ses onze ans, son père lui avait fait une
immense surprise en lui annonçant qu’il l’emmenait à Lisbonne. Elle ne
connaissait pas la capitale. Elle se souvient de sa joie, du sourire de sa mère
assise avec ses grands-parents faisant très mal les étonnés.
C’était la première semaine de mai. Les chapelets
de fleurs blanches du laurier embaumaient dans le patio, répandus sur la
tonnelle soudain plus étincelante que la statue de la Vierge à Fatima.
Son père avait sorti la vieille
moto, une empuse ou un criquet, selon l’angle sous lequel elle regardait cette
vénérable mécanique, pensa Albina qui observait souvent ces insectes dans les
herbes sèches au fond du jardin qui avaient à se méfier des mantes carnassières.
Tandis que son père en
vérifiait tous les segments, elle embrassa sa famille et les voilà sur la
route.
Accrochée à sa veste, bien en
appui sur les cale-pieds, leur voyage à vitesse réduite était un enchantement. Leur
village était déjà loin derrière.
Les
paysages d’ocre accueillaient parfois des parcelles vert tendre, des jardins
fleuris avant que ne sévisse bientôt les longs mois de l’été sans partage.
Des
églises massives, elle ne devinait entre les chênes-lièges écorchés, plantés
rigoureusement en quinconce ou parfois derrière un mur de joncs, qu’une tour
monumentale, et ici ou là, un reste esquissé de murailles.
Aux
confins de ces bourgs, après avoir salué des vieillards assis au frais près des
fontaines, elle apercevait des silhouettes lentes et courbées, toutes dessinées
pareil, qui allaient à leurs affaires, les travaux des champs, la collecte de
l’eau, l’empilage des écorces, la conduite des boeufs placides tirant les
charrettes chargés de la verdure du matin. Ces rencontres la réconfortaient. Elle faisait
partie de cette immensité brouillée qui entourait sa vie sans qu’elle s’en fût
rendus compte jusqu’à l’heure.
Ces
scènes fanées par la lenteur et le silence ne la déroutaient pas. Son village
aussi était calme et le temps de la joie y paraissait parfois repoussé au
profit d’un mutisme collectif devenu la règle. Elle ressentait sans la
déchiffrer cette société immuable, le fait d’un seul homme ayant décidé depuis
des décades de maintenir la pauvreté et le servage.
Après
deux bonnes heures, son père lui indiqua, bras tendu, les premiers faubourgs de
la capitale
qui cherchaient à dissimuler une certaine improvisation, peut-être même des
culs de sacs de précarité. Des maisons basses en cours de chantier, non crépies,
des terrasses à terminer, des fenêtres sans bâtis et dans ces rues sans
inspiration, les petites gens, des petites entreprises en attente, les bars
étroits, des dépôts de matériaux…Et partout des enfants aux pieds nus tapant dans
un ballon…
Puis le long du delta, les grues souveraines, des
constructions cossues, un jaillissement d’immeubles blancs, impeccables, entre
lesquels, sur de petits lopins encore en friche, au milieu des bétonnières, des
bergers faisaient paître quelques bêtes.
Soudain,
l’explosion du trafic et le déferlement anarchique des maisons à étages, des églises,
des édifices anciens, du haut des collines jusqu’au front de mer.
Son
père progressait lentement au milieu d’une myriade de petites voitures
anciennes aux couleurs ternes, de motos et fourgons divers, de taxis sombres,
aux toits clairs pour qu’on les reconnaisse, tous soumis aux trajectoires molles
des énormes tramways jaunes, seules taches de couleur dans cette effervescence
triste et disciplinée.
Puis
une large avenue avec des statues, le long d’un parc où se promenaient des
personnes compassées, d’autres immobiles sur des bancs, prostrées, ne semblant
rien attendre et au bout de laquelle gesticulait sous une ombrelle un policier
en tenue coloniale, avec un casque blanc de chasseur de brousse.
Etonnée
de l’extravagance de ses gestes, Albina constata que tout le monde semblait
ignorer cette caricature de l’autorité.
Sur
une vaste place aux façades jaunes où la vie semblait calme, son père fit le
tour de la colonne où trônait une statue équestre défiant l’océan, longea les
arcades au ralenti comme s’il hésitait pour la suite, sans savoir où il allait se
garer.
Ces
atermoiements ne lui ressemblaient pas.
Quand
ils s’arrêtèrent enfin, en descendant de l’engin, elle eut conscience que
quelque chose d’important se passait et en suivant le regard bouleversé de son
père elle découvrit la tache sur sa robe et l’orvet de sang sur la selle.
Il
n’avait mis que quelques secondes à comprendre, la prit par la main et l’entraina
vers les arcades…
--Viens Albina. Ne t’inquiète pas.
Ils
entrèrent dans le premier commerce venu, qui se présentait porte ouverte, une
pâtisserie traditionnelle. Elle se souvient encore de l’odeur accueillante de
cannelle chaude. Un couple était en train de se faire servir. La femme, submergée
par sa gourmandise, l’embonpoint mal contenu dans un tailleur chic, hésitait à
faire son choix et rejetait avec agacement toutes les suggestions de son mari, lequel
n’avait que sa cravate à tripoter pour se donner un peu de constance.
Quand
le couple eut payé, la patronne s’approcha en souriant. Son père se découvrit
et se pencha pour expliquer rapidement la situation à voix basse. Albina
l’observait. Elle savait que comme elle, il était gêné, qu’il puisait dans sa
dignité.
A
peine étonnée, les expressions du visage immédiatement rassurantes, la femme la
prit par le bras et l’entraina dans la partie privée de l’arrière-boutique.
Son
père immobile, en retrait dans un coin de la boutique, tournait et retournait
sa casquette du bout des doigts espérant que d’autres clients n’allaient pas
entrer durant ces instants délicats et lui poser des questions sur l’absence de
vendeuse. Qu’aurait-il pu répondre ?
Bientôt
les deux femmes réapparurent comme des amies de toujours.
--Voilà, c’est arrangé. J’ai nettoyé le
plus gros sur son vêtement. C’est une grande, maintenant. Choisis un gâteau ma
belle, il faut fêter ça.
Albina
ne se souvient plus des détails de la conversation. Elle revoit son père
acheter des gâteaux à la crème que cette femme dépose avec art dans une boite
cartonnée pour bien les caler. Sur le seuil, après de nouveaux remerciements, un
sentiment inconnu l’envahit, entre fierté et culpabilité. L’air vif du large pique
au visage. Elle se retourne. Sortie sous les arcades, la commerçante leur fait
de petits signes de la main.
Ils
retrouvent la moto au milieu des véhicules en stationnement.
--Tu es sûre que tout va bien ? Je
peux te laisser un petit moment ? Dans ce cas tu peux m’attendre en te
promenant. Ne t’éloigne pas, reste à proximité de la colonne. Je ne vais pas
être long.
Des
pensionnaires d’une congrégation, leurs rangs encadrées par trois religieuses,
un prêtre guidant la troupe, se retrouvaient placées en arc de cercle autour de
la colonne. Les petites filles en uniforme, le museau en l’air, leurs nattes agrémentées
d’un petit ruban bleu frémissant dans le vent, durent écouter l’apologie du roi-cavalier
faite par le curé exalté dont elle ne remarqua que les chaussures larges et
bombées comme des plats à barbe.
Albina
se félicita d’avoir échappé à ce calvaire grâce à ses parents.
Son
père parti, elle fit quelques pas hésitants, baissant les yeux pour vérifier sa
robe et se dirigea vers les flots, étonnée depuis la terrasse maritime de
découvrir un port peu développé, des marins et des dockers prenant le temps de
vivre. Des morutiers jaunes lambinaient, certains quittant le Tage pour
l’horizon, d’autres semblant revenir à quai avec fatalisme. Des femmes en jupes
longues et tabliers sombres, certaines pieds nus, foulard noir, lourds paniers
de poissons en équilibre sur la tête, glissaient en silence vers les points de
vente où elles étaient attendues. Leur rapidité donnerait l’avantage à leur revendeur
sur les autres crieurs. Chacun sa vie.
La
place se terminait par de larges gradins qui se perdaient dans l’eau grise entre
deux colonnes. Sur le haut des marches les cireurs de chaussures s’activaient
sans une minute de répit. Leurs clients, de beaux messieurs cravatés, en
complet-veston, la fine fleur du pouvoir, venus des ministères qui ceignaient
la place, semblaient indifférents à cette débauche d’efforts.
Elle
observa la scène avec étonnement ne comprenant pas pourquoi des hommes jeunes
en étaient arrivés à se tenir aux pieds de certains autres sans que personne ne
s’en émeuve.
Elle découvrait un monde plus
opaque que ce qu’elle supposait.
Peut-être en tentant de déchiffrer
les situations, en cherchant à leur donner un sens, en redessinant les gens pour
leur redonner leur juste place, pourrait-elle mieux comprendre comment allait
l’époque.
Dès lors, dans l’instant, elle
s’appliquait à recueillir tous les signes qu’elle pouvait. A part son père, personne
dans sa famille ou son entourage, n’avait vraiment mesuré son goût pour
l’observation et imaginé la force de son attachement aux autres.
Comment bien grandir, trouver
son chemin, prendre soin des personnes, sans s’intéresser aux liens qui les unissaient
entre elles ? A quels motifs ignorer les dizaines de signes souvent émouvants,
toujours significatifs, que portait en elle chaque relation même éphémère ?
Elle restait là, immobile,
les bras pendus le long du corps, prise d’un léger vertige.
Un jeune gars, qui lustrait les
chaussures avec frénésie sans se soucier de son client, leva vers elle son
visage goguenard. Rien ne semblait l’affecter, ni sa posture de crabe, ni sa
veste maculée de cirage. Il terminait la séquence, par le lustrage comme il se
doit, sans se poser de questions, certain de la beauté de son visage
triangulaire aux yeux verts et de l’effet produit par les accroche-cœurs
gominés qu’il avait sauvagement agencés sur son front. Boîte à cirage un jour,
sardines grillées le lendemain, barbier de rue parfois. Quelques heures…Après
quoi, il faudrait vivre, trouver la bonne fortune du jour et rentrer au
campement.
Il regarda Albina de ses yeux
rieurs et sembla lui adresser un message qu’elle interpréta ainsi, avec le
risque de se tromper vu son manque d’expérience :
« Tendre jeune fille, ne
t’inquiète que du retard du printemps. Ces gens-là ont vendu leur
liberté, c’est eux qu’il faut plaindre, ni toi, ni moi… Tu seras très
jolie à seize ans. Reviens me voir si la marée ne m’a pas emporté et je battrai
un poulpe pour toi afin de l’attendrir, nous le ferons griller et nous boirons
du vin du Douro. »
Il termina son boniment par
un clin d’œil, un sourire éclatant, puis fit claquer son chiffon dans le vent, indiquant
la fin du service, tendit sa main ouverte vers le client en train d’observer dans
la rade les petits cargos dans l’écume, qui sait, peut-être un économiste du
régime ou un ministre venu prendre l’air.
Le vertige se transforma en
nausée. Elle sentit le malaise qui s’installait, sournois, profond, jouant avec
son ventre. Des turbulences nouvelles, douloureuses, s’installaient en elle,
l’obligeant à réfléchir autrement.
Elle pressa le pas en
direction de la colonne. Pourvu que son père ne tarde pas.
De grands oiseaux de mer que la
statue équestre semblait irriter, tournoyaient pleins de colère autour de
l’intruse. Sur les hauteurs, du linge battait aux façades du quartier populaire
et dans la brume des premières chaleurs, les collines avec leur couronne de
châteaux et de chapelles enserraient la ville.
Elle n’attendit pas
longtemps. Bientôt elle reconnut le bruit du moteur qui de temps en temps
accrochait l’oreille.
Le visage de son père
s’illumina sous le casque de cuir.
--Tu vas bien ? j’ai fait le plus vite
que j’aie pu.
Il paraissait pressé.
--Tu ne souffres pas au moins ?
Il n’attendait pas les
réponses.
--Allez, grimpe. Ne trainons pas là. Nous
allons contourner la ville pour repartir.
Ils longèrent le front de mer vers l’est où
la capitale perdait de sa superbe, les maisons se raréfiant au profit de
quelques entrepôts et zones en friches.
Comme à l’aller il attira son
attention, bras tendu, sans qu’elle comprenne ce qu’il indiquait précisément.
Il ne se rendait pas compte que lorsqu’il roulait aussi vite, cramponnée à
l’arrière, collée à ses épaules, elle ne pouvait l’entendre et consacrait son
attention à bien faire corps avec la moto. Toute petite, déjà il l’emmenait
avec lui pour de courts trajets. Mais là elle sentait qu’il ne s’agissait pas
d’une balade habituelle. Elle n’avait qu’une hâte maintenant, le retour à la
maison, se laver et se reposer dans sa chambre.
Son père avait dû sentir le
poids de sa lassitude entre ses épaules. A la sortie d’un hameau il s’était
dirigé vers une fontaine, sous un figuier. Il semblait connaître l’endroit,
avait coupé le moteur, extirpé des sacoches le pain et le fromage achetés dans
une rue populaire.
--Tu
dois être affamée ?
--Non,
dit-elle, plutôt assoiffée.
Elle ne parla pas de la fatigue qui la
décomposait, personne ne se plaignait jamais dans leur famille, but à satiété
l’eau transparente que la coupe de ses mains aux doigts très fins avait du mal
à retenir.
--Tu
manges si peu en ce moment…Mais tu vas le ressentir, ton corps va avoir besoin
de beaucoup plus maintenant…
Il
revenait pudiquement sur l’événement intime du matin avec une réelle fierté,
difficile à dissimuler. Mais aussi le souci affectueux que tout se passe bien
pour elle dans l’avenir. Albina était sûre de cela, elle sentait ces ondes d’affection
pudique,
bouleversées par l’inquiétude.
Elle se souvint qu’il lui
avait découpé de fines lamelles de pain et de fromage posées sur une feuille du
figuier qu’elle avait picorées pour lui faire plaisir…
…Dans
le matin froid, roulée en boule dans son trou de paille, elle sentait rôder la
faim et le souvenir de ce moment était très précis, les alvéoles de la mie, la croûte
ambrée du fromage…
--Il y aura des fruits cette années, ils sont
déjà presque formés et vont attendre le soleil dont ils ont encore besoin,
tranquillement.
Elle leva les yeux et se
réjouit de voir ces dizaines de petites figues prospérer, commencer à
s’arrondir et à virer au mauve, comme des guirlandes d’ampoules lors de la fête
paroissiale.
Son père mastiquait calmement
et l’avait questionnée entre deux bouchées :
--Tu
as vu ce que je t’ai montré quand nous sommes repartis ?
-- Papa,
je n’ai vu qu’un monument massif avec une élancée vers le ciel et des statues
emmêlées sur ses côtés mais plus que tout j’ai regardé les petites
pensionnaires en jupes plissées et bérets bleus que j’avais croisées ce matin
sur la place et qui avaient beaucoup marché avec les bonnes sœurs et leur
prêtre, les pauvres gamines.
--Oui…Une fatigue
inutile pour un bloc de béton grotesque à la gloire de l’empire et du régime… Une
verrue détestée par une grande partie de la population…Non, je voulais te faire
remarquer les premières piles du futur pont suspendu. On les devine à peine
au-dessus de l’eau. Le plus grand d’Europe selon la propagande du pouvoir qui
sait surtout construire la misère…
Jamais son père ne lui avait tenu de propos si
sérieux. Il était de ceux qui pensent que les problèmes appartiennent aux
adultes, enfin à certains adultes, et qu’il convient de protéger les enfants des
miasmes de l’époque afin de ne pas leur voler leurs années de cétoines dorées.
Et soudain le voilà qui lui racontait le colonialisme et ses
excès, les guerres d’indépendance qui ne manqueraient pas d’éclater, selon lui,
dans ces pays d’Afrique où l’administration et les autorités militaires s’étaient
tout permis et où maintenant iraient combattre des milliers de jeunes gens.
Elle le revoit regardant à la dérobée, ‘à cause des
délateurs qui trainaient un peu partout dans les bars et les sacristies’. C’étaient
exactement la phrase qu’il avait prononcée. Elle entend comme s’il était
présent à ses côtés dans la bergerie, le timbre rauque et haché de sa voix, lui
qui d’habitude parlait haut et clair avec parfois des gourmandises de baryton.
C’est à ce moment-là, assise sur la margelle de cette
fontaine comme sur la passerelle de son destin, ses doigts à rafraichir dans le
bassin riquiqui, qu’il lui avait tressé cette couronne de mots graves et
importants, rien que pour elle, la petite princesse de la famille. Elle avait
compris dans l’instant qu’en lui expliquant ainsi la réalité il lui confiait une
terrible responsabilité, laquelle allait changer dorénavant les fondements de
leur relation, celle de lire le monde de la même façon.
Il enleva la béquille de la moto et chuchota avant qu’ils ne
s’installent,
--J’avais pensé…Ce serait bien que tu ne
dises rien en rentrant. Tu pourrais l’annoncer à ta mère demain comme si cela
était arrivé dans ton sommeil. Les mamans sont très fières de recueillir en
premier cette confidence de leurs filles. Tu connais ta mère, elle va
t’enlacer, embrasser tes cheveux, lever les bras au ciel et ôter sans s’en
rendre compte son tablier qu’elle jettera en boule sur le sol. Puis viendront
les conseils, les recommandations et dans l’ordre elle informera ta grand’mère,
puis lors d’un moment détourné, les hommes, dont moi, le dernier sans doute car
elle pensera que je vais m’inquiéter…Rends-toi compte…cette idée !... Mais
tu feras comme tu crois devoir faire.
Quand il eut démarré la moto, quelques tours
de roues hésitants avant de rejoindre l’asphalte, elle avait eu le temps de
voir des dizaines de petites perruches retournées à la liberté, tomber des
arbres proches, s’abattre sur la fontaine irradiée de couleurs comme les éclats
d’un vitrail soudain sorti de la poussière.
C’était un bon présage. Un peu chiffonnée mais portant comme
un collier précieux les moments rares de cette journée, elle avait terminé le
voyage dans l’excellence.
…Elle venait de s’assoupir quand un fracas de cliquetis et de sabots mit
tout le monde en éveil, elle assise, sortant de son rêve merveilleux, les
hommes debout, s’interrogeant du regard tout en brossant leurs vêtements pour
en enlever la paille.
Le passeur avait tenu sa promesse.
Il entra en trombe dans la bergerie, obligé de se courber
car il était encore plus grand le matin que la nuit. Malgré la pénombre,
certains détails n’échappèrent pas à Albina, l’immense béret, modelé du sommet du
crâne jusqu’à la nuque, couvrant une seule oreille, l’épaisse pelisse et
toujours les boucles exagérées à mi-botte. Elle se demanda à quoi pouvait
servir ces artifices clinquants à part capter les rayons de lune pour se faire
repérer.
L’homme salua Mateus en castillan, par signes fit sortir les
deux jeunes gens qui revinrent l’un avec un bidon d’eau, l’autre avec le sac de
charge pris sur le cheval.
--De l’eau potable…pour
boire et se laver.
Il ne laissa à personne le droit d’allumer un feu maigrelet
entre des pierres noircies, au plus près du bidon d’eau, sur lesquelles il posa
une marmite couverte. Puis du menton il invita chacun à récupérer les
ustensiles souhaités et leur donna une miche. Dès lors il se mit en retrait et se
désintéressa des réfugiés.
Joaquim était une pâte de garçon. A intervalles réguliers il
soulevait le couvercle et scrutait la moindre vapeur, le moindre frémissement à
la surface de la soupe. Le moment venu, plus ou moins, il proposa de servir
chacun tandis que Mateus débitait le pain rassis en petits cubes, avec
obstination. Le jeune homme remuait lentement le bouillon où nageaient quelques
haricots, des côtes de choux et des couennes de lard.
--Alors, ça
vient ? On meurt de faim camarade !
Il ne répondit pas, s’efforçant
de piéger un maximum de lardons avec un quart bosselé, destiné à Albina.
Cette dernière venait de comprendre le manège…En lui tendant
sa ration, la main de Joaquim trembla un peu. Il n’osa la dévisager.
Même affamée, son visage restait celui d’une gentille madone.
--Vous savez, dit le
passeur qui se remettait en scène tandis que les autres lampaient et mastiquaient—quand
mangeraient-ils à nouveau --- vous savez, je sais très bien que ceux qui choisissent
de s’écarter de la route directe pour passer par ici sont soit des communistes,
soit des réfractaires. Les autres, ceux qui ne fuient que la misère et le
silence, ceux-là suivent plutôt la côte et tentent de traverser la rivière.
Vous avez bien fait car des centaines s’y sont fracturés une jambe ou tout
simplement se sont noyés dans les roseaux… Chaque jour des locaux cupides,
parfois les douaniers, récupèrent les dizaines de valises abandonnées dans la
vase.
--Il baragouine
quoi ? demanda Pedro
--Rien. Il reconnait
notre courage, dit Mateus.
Il était sur le
point d’en dire plus au passeur mais s’abstint bien que ce fût doux d’entendre
parler de ses convictions si loin de chez soi.
--Ça vous regarde.
Ce que vous fait endurer Salazar, d’après ce qu’on raconte, c’est plus votre
affaire que la mienne. Moi je suis navarrais et j’ai assez avec Franco et le
Général.
Les deux hommes se toisèrent un instant du
regard pour évaluer leur probité respective.
Le passeur lui laissa terminer sa gamelle et proposa de
sortir afin de lui donner des précisions pour la suite. Dehors le froid restait
vif mais la bise s’était calmée et un soleil laiteux essayait de jouer sa
partition.
--Droit devant.
Plein nord jusqu’au gave.
--Combien de
temps ?
Le passeur ne
répondit pas. Bras tendu, il n’accordait pas un regard au portugais et
continuait à distiller des informations laconiques.
--Bois de sapins
noirs…Statue d’une Vierge allaitante sur un éperon…
Statue
sur un rocher, pensa Mateus, autant chercher une lueur d’humanité dans l’œil
d’un policier politique !
Il faisait pourtant l’effort de scruter la montagne dans la
direction que lui indiquait l’autre, en vain, car les poches de brouillard se
fripaient un peu mais se dispersaient mal.
Le navarrais, comme perdu dans un rêve topographique, celui
de sa jeunesse depuis laquelle il avait forgé son appartenance fanatique à ce
territoire, continuait sa litanie destinée, semblait-il, à nourrir sa seule mémoire.
--Des pierriers avec
des éboulis…Un dévers de petits genévriers …Cinq heures…Peut-être six…Faudra
vous écarter des fermes…Les gens d’ici n’aiment pas les étrangers…
--Merci.
Le cheval piaffait,
pressé de redescendre.
--Agur !... En bas, dîtes que vous
venez travailler pour De Gaulle. Vous serez pris en charge.
Il fit quelques mètres
sur la sente gelée, arrêta le cheval qui
dérapait, se retourna, immobile quelques secondes, puis revint vers Mateus.
--Tu sais, je ne fais pas cela avec tout le
monde. C’est la gamine qui m’a ému. Elle est vaillante cette gosse… Ma fille
aurait son âge aujourd’hui… Faîtes attention à elle…
Puis il tourna les
talons et récupéra son cheval.
Mateus réintégra la bergerie, s’effaça pour laisser passer
Albina qui sortait.
A l’intérieur les hommes torse-nu commençaient à se
décrasser.
--C’est un brave type.
La jeune fille aperçut l’homme et le cheval en contrebas, un
timbre-poste dans le gribouillis des fougères.
Peut-être un homme estimable, qui sait, mais loin du compte
comparé à son père. Certaine.
Elle ferma les yeux, se demanda à quoi ils étaient occupés
là-bas, au village ou dans la maison, lui en particulier, et si en ce moment
ils pensaient à eux.
Ses pieds la faisaient moins souffrir. Combien de chemin
resterait-il à parcourir depuis ce refuge et pour quelle destination ? Quel
saut dans le vide…
Elle remarqua que des boules de neige dévalaient la pente,
vers les fonds, la petite coulée d’une famille de perdrix dont elle ne
distingua que les becs épais, courts et noirs.
Elle se frictionna le visage et les cuisses avec de la neige
fondue.
Le soleil perçait enfin.
Les ravines et les bosquets, les pâturages et les rochers étaient
en train de prendre une couleur de vieille rouille.
A suivre...
Jean-Paul Gremillet
N.B. A rapprocher de 2 autres extraits :
et