De
longues semaines passeront avant que les grandes marées ne reviennent mais ils
sont déjà des centaines à attendre que le fleuve baisse un peu de niveau.
Alors, oui, telles les légions de César, on pourra les voir, cassés en deux, se
dirigeant vers l’embouchure, en train de racler la vase entre les rochers avec
de drôles de petits râteaux grillagés. Les plus chanceux ramasseront un kilo,
trois livres au mieux. La palourde se fait rare, rare et petite, et polluée
disent certains, de toutes façons, interdite à la vente. Mais elle se vend, aux
terrasses des bars chics, le long des quais. Deux euros le kilo. Une misère.
Une aumône. Et ils sont trop nombreux, les chanceux des chanceux, à tenter de
placer leur récolte, après avoir réussi à déjouer la police maritime.
L’administration municipale laisse faire à la demande des propriétaires de
bars. En ces temps délicats, il faut attirer le touriste.
Ces
jours-ci, ils sont des centaines sans travail, à rechercher quelques heures
de manutention dans les chais, une barque à nettoyer... Les vignes sont
saturées de journaliers qui triment pour quelques repas et l’embauche tourne en
cercle fermé.
Caetano
a posé sa veste de toile foncée sur une borne. Lentement il a roulé les manches
de sa chemise à carreaux puis réajusté son chapeau. Il est presque dix huit
heures, mais le soleil est encore haut et le fleuve ressemble à du plomb
liquide.
Il
s’en est approché discrètement en louvoyant entre des bâtiments dont la construction
est stoppée, évitant les buissons d’épineux et de lauriers-roses. Il connaît
chaque tas de parpaings couverts de fleurs d’onagre, la moindre chaîne ou
ferraille qui traine au sol.
Le
quai en face est noir de monde. Du pont tout proche, ça saute à tout va. Vingt
mètres de haut. Des touristes, beaucoup de Japonais, les appareils à bout de
bras, pour être au plus près de l’inconscience.





