Ecrire

Ecrire

mardi 21 janvier 2020

Lettre de démission



 Mes chers enfants,

   Cela fait des générations et des générations que je vous protège, vous guide, vous remet dans le droit chemin. Je suis attentif au moindre d’entre vous ; j’entends toutes vos prières, vos colères. J’assiste, attristé, à toutes vos ignominies : cruauté, avidité, désir de toute puissance. Je n’interviens pas comme cela me serait possible pour vous empêcher de commettre l’irréparable. Non, je vous souffle la voie du bien par le chemin de votre conscience, mais je vous laisse libres. Sinon ce ne serait pas vous aimer, mais vous diriger comme des marionnettes. J’espère sans cesse vous voir faire des progrès, vous élever, vous purifier.
   Certains d’entre vous y parviennent. Comment vous décrire alors la joie de mon cœur de père ! Je me dis « Cela vient petit à petit, l’homme est sorti de l’âge de pierre et de fer, il devient chaque siècle plus sensible, plus généreux ». Tous ne marchent pas d’un pas égal, bien sûr. Il y a des restes de barbarie dans vos sociétés civilisées et quelquefois plus d’humanité dans les sociétés en voie de développement, comme vous dites.

   Mais malgré ces petites satisfactions, les résultats sont plutôt médiocres, pire j’ai maintenant le sentiment d’avoir failli à ma mission, à mon œuvre de créateur. Longtemps, j’ai hésité comme un peintre déçu par son tableau et qui le détruit, ou un écrivain qui déchire rageusement son dernier roman. Mais je ne suis pas un destructeur, je sais que mon œuvre est vivante et je la croyais perfectible.

   Seulement, je me lasse, je suis trop affligé. Récemment, vous avez dépassé les bornes : vous vous attaquez au reste de ma création : les plantes, les forêts, la mer, les animaux, les rivières et jusqu’à l’espace que vous polluez et encombrez de satellites. Votre planète brûle déjà.




   Alors, cela m’est insupportable. Je crois que je me suis trompé. Je vous ai fait trop confiance. J’ai parié sur votre honnêteté et j’ai perdu.

   Le cœur brisé, mes chers enfants, j’ai donc décidé de me retirer, de vous abandonner. Oui ! Je démissionne comme vous.
   J’ai bien pensé vous laisser quelques protecteurs compétents, comme vos anges-gardiens ou autres archanges. Mais ils refusent tous de rester sans moi, ils disent qu’ils n’auront pas la force de vous supporter et que, de toute façon, vous ne les écouteriez pas.

   Mes chers enfants, je vous laisse vous débrouiller, vous êtes grands maintenant. N’oubliez pas mes conseils. Peut-être, vous sachant seuls désormais, serez-vous plus prudents, meilleurs, adultes, enfin

   Mais je dois vous prévenir, vous êtes désormais vulnérables comme jamais, d’autres puissances chercheront à s’emparer de vous, au premier rang desquelles se trouve l’Antique Satan. Mais je dois vous avouer une chose qui me fend le cœur : je crois qu’il est déjà parmi vous.

Votre père qui vous aime,

 Dieu.

(Ecrit par Céline Roumégoux )

vendredi 26 avril 2019

L’Ecole des Hauts de Fontinha, nouvelle de Jean-Paul Gremillet



L’École des Hauts de Fontinha

            « J’avais déjà vu autant de monde dans les rues d’une ville, dit-il, en posant son chapeau sur une chaise, mais c’était au Brésil, la retransmission télévisée du carnaval de Rio. »
         Assieds-toi, je vais te servir du café.
            Elle l’observe, curieuse, tandis qu’il fait tourner lentement la cuiller minuscule dans sa tasse. Ses yeux sont très noirs, intenses, ses cheveux d’un gris lustré. Son teint légèrement basané fait ressortir son sourire qui brille d’un éclat minéral. Elle le trouve plutôt beau quand il est dans cet état d’exaltation car d’habitude c’est un homme réservé qui avance, sans doute fort et déterminé, mais avec beaucoup d’effacement. Cette dignité silencieuse les unit depuis plusieurs mois déjà.
            « Raconte… »

Porto, 25 avril 2012, célébration anniversaire de la révolution des œillets et solidarité avec l'école des hauts de Fontinha, menacée d'expulsion

             Il pose sa main sur la sienne, toujours étonné de constater la différence de longueur et de finesse entre leurs doigts. Il attire cette paume légère sur sa joue et simule l’abandon de sa tête.
             « Il faudra te raser, dit-elle en riant. Alors, tu me dis ? » 
         Nous sommes allés sur la place de la Liberté où était prévue la concentration. L’avenue des Alliés était noire de monde. Je ne saurais te dire. Cent mille personnes au moins. Plus sans doute. Oui plus de cent mille.
              C’est énorme.
            Oui. Et bizarrement, peu de banderoles. Des petites pancartes avec des slogans drôles, émouvants. Et le regard des gens, plein de fierté et de gravité. La conscience de participer à quelque chose de plus grand que nous, quelque chose d’extraordinaire et d’historique. Et c’était comme ça dans toutes les rues qui descendent du Marquès . Une foule immense. Après on a traversé le Douro.
              Par le pont Dom-Luis ?
            Oui. Et là soudain, les drapeaux ont éclaté. Devant  le podium, la foule s’est mise à murmurer Gràndola, Vila Morena, à bouche fermée, tu sais ? Alors c’est parti. Tout le monde chantait, ça donnait des frissons.»

Pont Dom-Luis à Porto

            Joachim cherche à cacher son émotion. Il repousse la tasse, se déplie au ralenti, les bras ballants. On dirait soudain un adolescent égaré. Ils sont face à face dans cette grande pièce silencieuse, un ancien logement de fonction. Au mur, il y a quelques jolies céramiques bleues et un portrait de Catarina Eufemia, abattue à bout portant lors de la moisson 54 par un garde républicain, alors qu’elle protestait contre les salaires de misère des ouvrières agricoles.
             Cette pièce, et la petite chambre attenante, ils les ont repeintes avec des couleurs vives, tellement cette école abandonnée était sinistre quand ils l’ont investie. Tout le groupe a participé. C’était le début. Ils étaient huit.
            Elle fait les deux pas qui la séparent de son compagnon. Durant la longue accolade qu’elle lui donne, en le serrant très fort dans ses bras, Joachim qui a retenu son émotion de longues heures, se met à pleurer comme un enfant et ses larmes coulent le long du cou très blanc d’Albina.

Albina...
           

mercredi 3 octobre 2018

Un été de plume, nouvelle de Jean-Paul Gremillet


Un été de plume




                                      La poubelle rendait l’âme et cette âme montait au ciel sous la forme d’une pyramide de bouteilles et de boîtes de conserves vides. Le bocal de la cafetière électrique restée allumée plusieurs jours s’était fissuré. Une coulée du plus bel effet s’était lovée, d’abord sur la céramique, puis entre les portes blanches du placard, sous l’évier.
Martin regardait avec résignation ce drôle d’orvet noirâtre en train de se dessécher. Des torchons  souillés trainaient sur la table. Des assiettes marinaient dans l’eau grasse.
Quarante huit heures seulement que sa femme et les enfants étaient partis en Andalousie et déjà la cuisine prenait des allures d’auberge de jeunesse...
Il s’imposa une critique rapide mais sans complaisance. Pilar dénonçait souvent son manque de rigueur domestique et sans doute ses griefs étaient-ils fondés. Il aurait du se reprendre, faire des efforts, mais il n’en ressentait pas vraiment le besoin.
Il réduisit la flamme sous la casserole et remua avec douceur les haricots à la tomate pour éviter qu’ils ne caramélisent sur le fond. De sa main gauche restée libre, il tâtonna dans le tiroir pour récupérer le tire-bouchon, puis se baissa pour attraper la bouteille de Beaujolais qu’il coinça entre ses cuisses.
C’est à cet instant que les carreaux de la fenêtre entrebâillée volèrent en éclat dans un bruit de canonnade. Coup au cœur et sursaut en recul, Martin resta figé quelques secondes, le temps de retrouver sa sérénité. Ce n’était pas la foudre. Le ciel de ce début d’août, d’un bleu uniforme flânait calmement sur les toits.
Il se mit à balayer machinalement les morceaux de vitre et de bouteille confondus dans une même flaque acide. Des virgules violacées émaillaient les murs et, plus navrant encore, ses pantoufles étaient trempées.

mardi 30 janvier 2018

MARDI DE FIN JANVIER, de Eliane Mévouillon, poème



MARDI DE FIN JANVIER

"L’air sur son mât de cocagne..."


Il était tôt quand je me suis éveillée.
L’air sur son mât de cocagne
De son silence endormi chantait.
Le petit jour faisait déjà campagne…
Le temps debout, jamais fatigué,
Allait, avec toutes ses secondes en brigade,
Trottinant de son pas doux et cadencé.
Il est mardi, dit-il, braves gens,
Venez tous avec moi passer la journée,
Actifs et retraités, avec ou sans canne,
Jeunes, petits enfants aux sourires enjoués,
C’est fin janvier allons droit devant,
Avançons, solidaires, sereins et guillerets…
Qui m’aime me suit sur la piste, la rocade,
Sur la verte pelouse ou sur les graviers,
Je veux des cœurs qui battent chamade
En attendant le mercredi du calendrier.

Ecrit par Néelia le 30.01.18